Petite Histoire du Quartier Ivry-Massena-Choisy

Offert par Pascal Désabres, écrivain

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Non, Non, je ne me moque pas. Notre quartier est très bien. Il a toute une histoire où l’on croise Astérix, la révolution, la guerre aussi, et puis tout un monde ouvrier. Au départ, un quartier, c’est un quart d’arrondissement.
 
Il y a Bien Longtemps…

L’Avenue de Choisy tire son nom du village où elle mène, comme l’Avenue d’Ivry. Elle s’allonge sur 1310 mètres de ligne droite, presque entièrement construite au-dessus de carrières de pierre calcaire, pour la construction. Le nom « Ivry » nous emporte loin dans le temps. Le mot viendrait d’Eburus, un gars d’origine gallo-romaine. On y cultive alors la vigne. C’est un vin qu’Astérix et Obélix (ou leurs amis) ont peut-être bu… On s’est bagarré dans le coin, puisqu’en 52 avant Jésus Christ, l’armée Romaine y a battu les Gaulois du chef Camulogène.

Au VIIIe siècle, autrement dit vers 900 (mais on ne sait pas quel jour), une paroisse est créée. Au IXe siècle, ce territoire est rattaché au chapitre de Notre Dame de Paris, c’est-à-dire que les champs d’Ivry appartiennent aux moines qui s’occupent de la cathédrale, à quelques kilomètres de là. Bien sûr, entre Ivry, Choisy et Notre Dame, ce n’est pas très loin. Mais il faut imaginer le coin au Moyen Age ou bien au temps de Balzac. On ne voyage qu’à cheval, et le plus souvent à pied. 5 kilomètres, c’est une heure trente de marche. Paris, c’est l’autre bout de la campagne !

L’avenue de Choisy est l’ancienne route menant à Choisy le Roi. On l’indique sur les plans dès 1672. Elle séparait Ivry et Gentilly. En 1813, cette route campagnarde fut intégrée au réseau des routes nationales et départementales crées sous Napoléon Ier. La route vers Choisy le Roi est désormais une partie de la Départementale 51.

C’est en effet la campagne, dans ce coin qui n’est pas encore Paris, et à une époque où la banlieue n’existe pas. Jusque dans les années 1850, la future avenue d’Italie n’était bordée que par quelques maisons, dont une située au numéro 65. C’était une auberge, qui s’appelait « La Maison Blanche ». Le patron était le père de Victor Duruy, qui devint Ministre de l’Instruction Publique (l’Education Nationale, quoi) en 1863. Un hameau s’installe auprès de ce commerce pour les voyageurs. Il prend alors le nom de village de la Maison Blanche. C’est de là que vient le nom de tout un quartier de Paris. Mais, une ville se construit sur ses ruines, et cette auberge a disparu depuis bien longtemps à présent. Notons que si la résidence du Président des Etats-Unis s’appelle Maison Blanche, c’est pour les mêmes raisons de peinture de la façade…

L’Avenue d’Italie tire son nom de la route qui, si on la suit, mène dans le Sud de la France et en Italie ensuite. D’ailleurs, l’Autoroute du Soleil prend naissance à la Porte d’Italie. Un peu de poésie, ça fait du bien dans tout ce goudron. Quant à l’Avenue de Choisy, elle s’appelle comme ça parce qu’elle mène au village de Choisy, comme on l’a dit plus haut.

Le Quartier au XIXème siècle

Enfin, la Rue des Malmaisons est amusante, puisqu’elle a gardé son nom en changeant totalement de forme. En 1846, elle est orientée Nord Sud, alors qu’aujourd’hui, en reliant la Rue Gandon et l’Avenue de Choisy, elle est Est Ouest. Le quartier où se situent aujourd’hui les quatre tours d’habitation Bergame, Palerme, Ravenne, Verdi et l’immeuble de bureau Le Palatino n’appartenait pas à la commune de Paris il y a un peu plus d’un siècle. En 1860, Paris a décidé de s’agrandir en annexant de grands morceaux aux villages alentour. Bref, nous ne sommes parisiens que depuis 150 ans.

C’est à cette date que Paris s’est entourée de fortifications. D’ailleurs, le quartier de nos cinq immeubles est situé sur un ancien bastion de l’enceinte de 1860. Un bastion ? En réalité, c’est un petit fort car Paris a toujours eu des murs d’enceinte. Mais celle de 1860 fut la dernière. On a détruit le tout dans les années 1920. Mais ces murs ont laissé une empreinte énorme dans la ville.

L’emplacement des fortifications était un espace où il était interdit de construire quoi que ce soit. On appelle cela une « zone de non aedificandi ». Le latin, c’est pour faire sérieux. Petit à petit des baraques se sont installées là. Les plus pauvres ont posé une roulotte, mis de la tôle. Ces endroits de misère et de pauvreté tout contre Paris, on a appelé ça « la Zone ». Dans les années 1940, vers la Porte d’Ivry, il y avait encore un vrai bidonville. Zoner, c’est donc au départ marcher dans des coins louches et pauvres.

Aujourd’hui, la Zone a disparu. C’est là qu’on a construit toute une série d’immeubles, aujourd’hui coincés entre les boulevards, le tramway et le périphérique. Les parisiens qui connaissent appellent ces immeubles entre boulevards des Maréchaux et périphérique « les Fortifs », autrement dit, les fortifications…

Et puis, pourquoi on entre à Paris par des portes, comme la Porte d’Italie, de Choisy ou d’Ivry ? Parce que, jusque dans les années 1910-1920, il y avait de vraies grilles qu’on fermait la nuit. On entrait à Paris comme dans un jardin public. Sauf que c’était payant. Il y avait des gendarmes et un péage en fonction de la taille de la voiture à cheval, des marchandises transportées etc. On appelait cette taxe l’octroi, et c’était une importante source de revenus pour la ville. Ce n’est qu’en 1930 qu’on a arrêté de surveiller la quantité d’essence des réservoirs des voitures aux portes de Paris. L’octroi n’est définitivement supprimé qu’en 1949…

Les Evénements avant les Tours

Que s’est-il passé dans ce petit coin de Paris, avant qu’un site Internet ne soit crée ?

Au Moyen Age, maintenant vous le savez (d’ailleurs, vous le saviez peut-être avant) c’était la campagne, à quelques kilomètres de Paris. A la Révolution Française, c’est pareil. Tout se passe au cœur de la capitale ou bien dans d’autres villes en France. Mais, en 1848, Paris connaît une nouvelle révolution. C’est déjà la troisième depuis 1789, comme quoi, les parisiens sont de sacrés râleurs.

Comme toutes les révolutions, c’est vachement compliqué, mais en juin 1848, le peuple ouvrier de Paris se révolte contre un pouvoir qui lui échappe. Bref, ça castagne. Un général est tué, sur la Barrière de Fontainebleau, autrement dit sur la Place d’Italie. Ce qui veut dire que l’entrée dans Paris en 1848 n’était pas à l’actuelle Porte d’Italie, mais bien plus haut, au bout de l’Avenue d’Italie. Les gars qui avaient tué ce général (il s’appelait Bréa), sont exécutés au même endroit, un an plus tard, en mars 1849. (Il existe une rue Bréa, mais elle est dans le 6e arrondissement, près de la station Vavin. C’est les quartiers chics, là-bas. Mais c’est plus difficile d’y grignoter un canard laqué ou un crabe au gingembre.)

En 1870-1871, lorsque les Prussiens mettent le siège sur Paris, le quartier Maison Blanche est, comme les autres, sous le feu des canons. Mais on ne peut pas dire que grand-chose soit arrivé à ce moment dans le coin. Puis le XIIIe arrondissement devient un quartier ouvrier de Paris. C’est aussi un des quartiers les plus pauvres de la capitale. Au début du XXe siècle, le loyer est de 55 francs…par an en moyenne.

En 1873, René Panhard, un industriel, achète des terrains Avenue de Choisy et Boulevard Masséna. Avec son pote Levassor, il prend des droits sur les brevets de monsieur Daimler. Et en 1891, les six premières Panhard sortent de l’usine du 19 avenue d’Ivry. Ce sont parmi les premières voitures françaises. Or, la France était un pionnier de l’automobile. Donc les Panhard de la Porte de Choisy font partie des premières voitures au monde. Comme quoi, le périphérique qui ne passe pas loin doit beaucoup à notre quartier…

En 1906, les usines Panhard comptent 1.850 ouvriers. Mais la plus grande entreprise du XIIIe arrondissement est plus haut, vers l’avenue Vincent Auriol. C’est la Raffinerie de sucre Say. Elle compte 2.300 ouvriers, en 1906 également. Elle ferma en 1963, tandis que Panhard construit des voitures dans le quartier jusque dans les années 1960. Aujourd’hui, il ne reste plus que le siège social de Panhard, qui continue la construction mécanique, mais pour l’armée, en particulier des chars d’assaut.

Le fils de René Panhard, le fondateur de la société, naît en 1870. Il s’appelle Hippolyte. Mais, petit, Hippolyte avait été très malade. Son père avait fait un vœu pour qu’il survive. Comme ce vœu a été exaucé, Papa Panhard a fait construire l’église qui est au pied de la Tour Verdi, et qui s’appelle donc pour cette raison Saint Hippolyte. D’ailleurs, Hippolyte a bien guéri, puisque à 23 ans, il remporte le 1er Paris Nice en automobile. A l’époque, c’était un exploit comparable à la conquête de la Lune.

Alors, notre Quartier a-t-il Vraiment tant Changé ?

Et la Dalle Paris-Italie comprenant Bergame, Le Palatino, Palerme, Ravenne et Verdi ? C’était quoi avant de devenir tous ces immeubles ? Si on regarde des plans, voici ce qu’on peut en tirer.

Le carré formé par le Boulevard Masséna au Sud, la Rue des Malmaisons au Nord, l’Avenue de Choisy à l’est et la Rue Gandon à l’Ouest est noté comme un marché aux Porcs en 1860. Ce carré appartenait au quartier Maison Blanche qui était le 51e quartier de Paris en 1900. La ville compte alors 80 quartiers. Dans le XIIIe, on compte 115.000 habitants sur 625 hectares. D’après ce que dit un atlas de 1900, les avenues de Choisy et d’Ivry sont tristounettes. D’abord, l’Avenue de Choisy mène au cimetière d’Ivry, ce qui n’est pas très joyeux en effet. C’est le grand cimetière de l’endroit. Les riverains l’ont surnommé le « champ de navets », histoire de rigoler quand même un peu. Quant à l’avenue d’Ivry, elle est encore plus calme, « en dépit du teuf teuf bruyant dont le tramway des Halles la fait retentir », dit l’atlas de 1900. Eh oui, le tramway dans le quartier n’est pas nouveau. Il y en avait un qui allait vers les Halles, le grand marché qui alimentait Paris, au cœur de la capitale. L’auteur de l’atlas trouve ces rues trop calmes et dit un truc amusant « Le temps n’est pas proche où cette région sera véritablement parisienne ». Cette phrase fait sourire aujourd’hui. Qui dirait que Maison Blanche, le cœur de notre quartier aujourd’hui, ce n’est pas Paris ? C’est un des visages du Paris actuel.

Mais c’est vrai que des choses ont changé. Les fortifications ne sont plus là, mais on voit les « Fortifs » des fenêtres des quatre tours de la Dalle. Il n’y a plus de grilles pour entrer dans Paris, mais on est quand même à côté des Portes d’Italie, de Choisy et d’Ivry. Même une rivière a disparu.

En 1900, la Bièvre coulait dans le quartier à ciel ouvert, en venant de l’étang de St Quentin à Trappes. Elle va se jeter dans la Seine. Elle servait à fournir en eau les usines de travail des peaux. Maison Blanche et les Gobelins, c’était le coin des tanneurs. Autant dire que c’était pas le quartier chic. Les cuirs en plein tannage, ça sent terrible le poisson pourri ! Aujourd’hui, la Bièvre existe, mais elle a été couverte, et elle a disparu du paysage, sauf si on regarde certaines rues qui circulent en tournants, comme une rivière dans le plan de la ville. Et puis, pourquoi croyez vous que le Métro est aérien, boulevard Auriol ? Ce n’est pas pour faire joli. C’est parce qu’il franchit la vallée de la Bièvre. D’ailleurs, c’est là que le Métro aérien dans Paris est le plus haut par rapport à la rue.

En 1890, on a percé une ouverture dans la base du mur d’enceinte de la ville. C’est la Poterne des Peupliers, qui donne toujours un peu l’impression de franchir un défilé, avant de rentrer dans le quartier de la Butte aux Cailles, qui est un des plus jolis coins Paris. Vous avez dit des peupliers ? C’est que la Bièvre n’a pas totalement disparu. Dans notre quartier, le paysage a considérablement changé depuis le XIXe siècle et même depuis les années 1950-1960. Mais avec les « fortifs », les « portes », la « zone » et la « poterne des peupliers », nous parlons avec des mots qui sont les témoins de notre passé.

De Nouveaux Habitants

Comment Notre Quartier devint Chinatown ?

En fait, c’est un peu exagéré de dire Chinatown. D’abord, il y a un autre quartier asiatique important à Paris, dans le Ve arrondissement, où des étudiants sont arrivés du Sud Viêt-Nam après 1954. Et puis, il n’y a pas que des chinois autour de Maison Blanche. Mais, ce qui est sûr c’est que notre quartier tire son originalité de sa forte population asiatique. Les asiatiques d’ailleurs, préfèrent parler de Petite Asie ou bien de IndoChinatown, ce qui traduit mieux la diversité des groupes dans le XIIIe.

Durant la première guerre mondiale, entre 1914 et 1918 (pour réviser un peu), 140 000 chinois Wenzhou vinrent en France. Le cimetière militaire de Noyelles sur Mer, dans la Somme, lieu de combats, compte 837 tombes de ces chinois venus se battre aux côtés des soldats français. 37.000 personnes vinrent d’Indochine, alors colonie française. Ils travaillèrent dans les usines d’armes, mais ils participèrent aussi aux combats. Une fois la guerre finie, en 1919, ils sont renvoyés sur leurs terres d’origine.

Puis, à partir de 1925 environ, 3.000 travailleurs chinois s’installent entre le Gare de Lyon et l’avenue Daumesnil. Ils s’installèrent ensuite dans le IIIe arrondissement.

Le XIIIe arrondissement est alors un quartier populaire et ouvrier. Le square Choisy et le lycée Claude Monet sont construits sur les terrains d’une usine à gaz qui datait de 1840. Le Lycée Gabriel Fauré est installé à l’emplacement d’une usine de chocolat Menier, qui comptait 800 ouvriers. En 1954, 40% des travailleurs du quartier Maison Blanche sont des ouvriers. Si on ajoute les employés et les personnels de service, on atteint 72% des travailleurs. Ce coin de Paris est habité par des classes modestes.

Justement, pour changer les choses et mieux mélanger riches et pauvres, un ambitieux programme de construction d’habitations modernes est lancé dans le quartier Italie : les Olympiades. Le but : attirer dans ce quartier des populations plus riches, attirées par l’idée d’être à Paris mais avec les équipements et le calme de la banlieue. Mais c’est un échec. Malgré des prix intéressants, les immeubles ont trop l’air de HLM et les cadres supérieurs ne viennent pas. C’est l’histoire mondiale qui va changer le quartier.

Au Viêt-Nam, les Etats-Unis et l’URSS s’affrontent à travers la lutte entre le Sud Viêt-Nam proaméricain et le Nord Viêt-Nam prosoviétique. Lorsque la ville de Saigon tombe face aux Communistes de Ho Chi Minh, de nombreuses personnes décident de quitter leur pays. Entre 1975 et 1977, 145.000 réfugiés de la région indochinoise, dont environ 80.000 d’origine chinoise sont venus s’installer en France.

A Paris, le quartier des grandes tours du XIIIe compte de nombreux appartements vides et pas trop chers. C’est là que viennent les réfugiés. Ils ont fui leurs pays. Ils n’ont pas toujours choisi de partir. Alors, c’est mieux de pouvoir se retrouver tous ensemble, et de recréer la communauté quelque part, là où tous parlent la même langue. On peut monter des associations culturelles. Bref, on essaie de reconstituer un peu un pays qu’on n’oublie pas.

En plus, le XIIIe comptait plusieurs mouvements caritatifs d’aide aux réfugiés. L’église Saint Hippolyte a eu un rôle important dans cette affaire. Enfin, le XIIIe arrondissement est un quartier de vieille tradition ouvrière, où on a eu l’habitude d’accueillir les vagues d’immigrés. Ainsi s’est construit un triangle d’or, entre le Boulevard Masséna, les avenues de Choisy et d’Ivry. Un des renseignements que les gens du quartier donnent le plus souvent, c’est de dire où se trouve le magasin Tang frères, une institution connue dans tout Paris et loin en banlieue. Faut dire que les Frères Tang, c’est la 200e fortune de France ou à peu près.

Bienvenue sur la Dalle Paris-Italie avec Bergame, Palerme, Ravenne, Verdi et Le Palatino, au bord du quartier asiatique, un Paris qui sait aussi être un ailleurs…

 

Nous remercions Pascal Désabres, écrivain, habitant la Tour Verdi, qui nous a offert cette petite histoire en 2006.